Nichiren – Un grand vœu de compassion pour le bonheur de l’humanité
Partie XX. Choisir en fonction du moment L’attaque des forces mongoles de la dynastie Yuan 1 contre le Japon, le dixième mois de l’année 1274 (connue sous le nom de bataille de Bun’ei), faisait de la mise en garde de Nichiren contre le « désastre de l’invasion étrangère » une réalité. L’invasion s’acheva par le retrait soudain des Mongols. Mais, quelques mois plus tard, ils envoyèrent cinq émissaires officiels, parmi lesquels le haut fonctionnaire de la dynastie Yuan, du Shizhong, originaire de Mongolie. Ils arrivèrent à Murotsu, dans la province de Nagato 2, le quinzième jour du quatrième mois de l’année 1275. Leur mission était d’exiger que le Japon verse un tribut à l’Empire mongol. Cependant, au lieu de les traiter comme des diplomates, le shogunat de Kamakura les fit immédiatement prisonniers, les transféra à Kamakura et, le septième jour du neuvième mois, les fit décapiter à Tatsunokuchi. Nichiren fut rapidement informé de l’exécution grâce à un rapport du seigneur Nishiyama, un disciple qui venait de rentrer chez lui dans la province de Suruga 3 après un séjour à Kamakura. Dans sa réponse, Nichiren écrit : « [...] il est regrettable que les innocents messagers mongols […] aient été [décapités]. » (Les émissaires mongols, Écrits, 632), exprimant ainsi ses regrets et sa colère face à la brutalité du shogunat, et sa compassion envers les émissaires. Trois ans plus tard, en 1278, Nichiren dénonça de nouveau l’erreur du shogunat : « Il est vraiment regrettable que Hei no Saemon et le seigneur de Sagami 4 n’aient pas tenu compte de mes mises en garde ! Dans le cas contraire, ils n’auraient sûrement pas fait décapiter les émissaires de l’empire mongol qui se sont présentés voici quelques années. Il ne fait aucun doute qu’ils le regrettent maintenant. » (La conversion d’un père, Écrits, 853) Rédaction de Choisir en fonction du moment Après les décapitations, en 1275, alors que les tensions croissantes avec la dynastie Yuan faisaient craindre au Japon des représailles de la part des Mongols, Nichiren rédigea Choisir en fonction du moment 5, l’un de ses cinq écrits majeurs 6. Il commence l’ouvrage en énonçant le thème principal : « En ce qui concerne l’étude des enseignements bouddhiques, il faut d’abord apprendre à juger du moment. » (Écrits, 543) Lorsqu’il s’agit de propager le bouddhisme, explique-t-il, le « moment » est le critère essentiel ; on doit répandre l’enseignement bouddhique qui correspond le mieux à l’époque. Du point de vue bouddhique, le « moment » désigne ici une période durant laquelle un enseignement spécifique doit être transmis. Nichiren fournit ensuite une preuve textuelle pour appuyer l’affirmation selon laquelle la quintessence du Sûtra du Lotus, la Loi merveilleuse, se répandra dans le monde entier durant la cinquième période de cinq cents ans suivant la mort de Shakyamuni (au début de l’époque de la Fin de la Loi). Cette preuve est tirée du 23e chapitre du Sûtra intitulé « Les actes antérieurs du bodhisattva Roi-de-la-Médecine » : « Quand je serai entré dans l’extinction, dans la dernière période de cinq cents ans, il te faudra le propager largement en terres étrangères et à travers tout le Jambudvipa, sans le laisser jamais disparaître [...]. » (SdL-XXIII, 273) Il confirme également que cette cinquième période de cinq cents ans est une époque mauvaise. C’est une ère pendant laquelle des moines éminents, possédés par des démons maléfiques 7 (faux sages arrogants), tromperont les souverains et le peuple (laïcs arrogants) afin qu’ils persécutent la personne de sagesse (le pratiquant du Sûtra du Lotus), qui transmet les enseignements corrects du Bouddha. Sachant que persécuter le pratiquant du Sûtra du Lotus constitue la grande offense à la Loi consistant à détruire l’enseignement correct, il affirme ensuite que Shakyamuni, Maints-Trésors et les bouddhas des dix directions inciteront les dieux célestes et les divinités bienveillantes à mettre en garde les souverains contre une telle offense. Ces avertissements, dit-il, prennent la forme de phénomènes étranges et de troubles inhabituels qui se manifestent en abondance dans les cieux et sur la Terre. De plus, il affirme que, si les souverains ignorent cet avertissement, alors de « grandes luttes et querelles telles qu’on n’en a jamais connu dans le passé éclateront dans tout le Jambudvipa » (Choisir en fonction du moment, Écrits, 547). À ce moment-là, tous les habitants du pays, craignant pour leur vie, « réciteront d’une seule voix Nam-myoho-renge-kyo » (ibid., 548). Les enseignements ésotériques mèneront le pays à sa ruine Nichiren expose ensuite l’histoire de la diffusion du bouddhisme en Inde, en Chine et au Japon durant les époques de la Loi correcte, de la Loi formelle et de la Fin de la Loi 8. Il déclare être « le premier des pratiquants du Sûtra du Lotus de tout le continent du Jambudvipa » (ibid., 557), car il a enduré les persécutions que le Sûtra prédit pour celui qui propage l’enseignement correct. Alors qu’il retrace cette histoire, Nichiren affirme à plusieurs reprises que, jusqu’à son apparition, le véritable sens du Sûtra du Lotus n’avait jamais été enseigné. Il soulève ensuite la question du nom et de la nature de cet enseignement profond destiné à être transmis dans le monde entier au début de l’époque de la Fin de la Loi. En réponse, il déclare : « Mais d’abord, avant de clarifier cette loi, il y a trois grandes difficultés que je dois mentionner. » (Ibid., 566) Il s’agit des enseignements erronés des écoles bouddhistes de son époque, à savoir « l’école Nembutsu, l’école Zen et l’école Shingon [de la Parole vraie] » (ibid.). Mais il écrit qu’il existe « un fait plus grave encore que ces trois enseignements. Il est même mille, ou dix mille, ou un million de fois plus difficile à croire » (ibid., 574). Cela fait référence à la conduite du troisième grand patriarche de l’école Tendai, Jikaku. Jusqu’à l’époque de Jikaku, l’école Tendai vénérait le Sûtra du Lotus, le considérant au-dessus de tous les autres sûtras, conformément aux enseignements de son fondateur, le grand maître Dengyo. Mais Jikaku perdit de vue la véritable intention de son maître et promut la doctrine erronée selon laquelle les enseignements ésotériques étaient supérieurs au Sûtra du Lotus. Nichiren condamne fermement cette erreur. Il fait cette mise en garde : si des moines de la Parole vraie (Shingon), adeptes des enseignements néfastes qui détruiront le pays, récitent des prières ésotériques dans l’objectif de vaincre les Mongols, ces prières « se retourne[ro]nt contre celui qui les a lancées 9 » (ibid., 579) et entraîneront la ruine du pays. Celui qui garde le Sûtra du Lotus est le premier entre tous Lorsqu’il rédigea le traité Sur l’établissement de l’enseignement correct pour la paix dans le pays, en 1260, Nichiren condamna la doctrine connue sous le nom de pratique exclusive du Nembutsu 10 comme étant « le seul mal » (Écrits, 17) devant être proscrit. Cette pratique, selon lui, dénigre le Sûtra du Lotus et pousse les gens à offenser l’enseignement correct, entraînant ainsi la ruine de la nation. Lorsqu’il rédigea Choisir en fonction du moment, quinze ans plus tard, sa plus grande préoccupation était la tendance de la société à s’en remettre aux prières du bouddhisme ésotérique. En particulier, devant la crise nationale croissante liée à la menace d’invasion, il commence à dénoncer les erreurs de l’unique école qu’il avait jusque-là évité de réfuter : l’école Tendai. Cette école avait gravement dévié en considérant que les doctrines et pratiques des enseignements ésotériques étaient supérieures au Sûtra du Lotus. Nichiren rappelle avoir prédit les désastres que sont les luttes intestines et les invasions étrangères, et les avoir publiquement annoncés : « Je me suis jusqu’à présent distingué à trois reprises. » (Choisir en fonction du moment, Écrits, 584) Il ajoute que ces désastres sont en réalité de bons présages, car ils annoncent la large diffusion de l’enseignement correct, les gens étant incités à le rechercher. Il écrit : « Les petits ruisseaux se rassemblent pour former le grand océan et de minuscules particules de poussière s’accumulent pour former le mont Sumeru. Quand moi, Nichiren, j’ai cru dans le Sûtra du Lotus, j’étais comme une simple goutte d’eau ou une particule de poussière du Japon. Mais plus tard, quand deux, puis trois, puis dix et, finalement, cent, et mille, et dix mille et un million de personnes en viendront à réciter le Sûtra du Lotus et à le transmettre aux autres, ils formeront un mont Sumeru de l’illumination parfaite, un océan du grand nirvana. Ne recherchez aucune autre voie pour atteindre la bouddhéité. » (Ibid., 585) Il poursuit en se référant au grand maître Dengyo et au Sûtra du Lotus, et affirme que la personne qui garde le Sûtra du Lotus – le plus éminent de tous les sûtras – est la première entre toutes. Exhortant ses disciples, il déclare : « […] Efforcez-vous de pratiquer comme le Sûtra du Lotus l’enseigne, en vous entraînant sans donner votre vie à contrecœur ! Testez maintenant la véracité de la Loi bouddhique ! Nam-myoho-renge-kyo, Nam-myoho-renge-kyo. » (Ibid., 589) Enfin, il nous exhorte à nous consacrer, dans cette époque mauvaise et pleine d’offenses à la Loi, à la Loi correcte et à l’enseignement correct, suivant ainsi l’exemple du bodhisattva Jamais-Méprisant et d’autres figures du Sûtra du Lotus, confiants dans la protection des dieux célestes et des divinités bienveillantes. Dans Choisir en fonction du moment, Nichiren affirme trois choses à son sujet : il est « le premier des pratiquants du Sûtra du Lotus de tout le continent du Jambudvipa » (ibid., 557), chargé de propager la grande Loi encore jamais révélée ; il est la personne la plus sage du Japon, car il comprend la cause des désastres qui frappent le pays ; il est le plus éminent des sages, puisque ses avertissements concernant les luttes intestines et les invasions étrangères se sont révélés exacts. À travers ces déclarations, il manifeste clairement son intention de se présenter comme le maître authentique du bouddhisme de l’ensemencement à l’époque de la Fin de la Loi. À une époque « de grandes luttes et querelles telles qu’on n’en a jamais connu dans le passé » (ibid., 547), Nichiren chercha à éliminer les offenses qui en étaient la cause. Pour cela, il établit la grande Loi pure de Nam-myoho-renge-kyo et appela ses disciples à agir avec détermination et sans réserve pour la transmettre à travers le monde. Intensification de la réfutation des enseignements ésotériques Le douzième mois de cette année-là (1275), Nichiren reçut une lettre du moine Gonin, de l’école de la Parole vraie, à sa résidence de Minobu. Gonin semblait vouloir engager un débat religieux avec Nichiren afin de déterminer quels enseignements du bouddhisme étaient corrects et lesquels étaient erronés. Nichiren répondit le jour même dans Reply to a Communication from Gonin (Réponse à une lettre de Gonin) : « Déterminer ce qui est correct et ce qui ne l’est pas en matière de doctrine bouddhique lorsqu’on vit dans un coin reculé revient, hélas, à porter de somptueux habits de brocart en errant dans l’obscurité [où personne ne peut les voir], ou encore à être un magnifique pin poussant au fond d’une vallée, que nul bûcheron ne peut venir évaluer à sa juste valeur. « De plus, des tentatives comme celle-ci pour parvenir à un accord sur des points de doctrine risquent fort de devenir une source de querelle. Si vous souhaitez réellement trancher cette question, je pense qu’il conviendrait d’en informer la cour impériale ainsi que le gouvernement du Kanto, afin qu’un procès-verbal officiel soit établi et qu’une décision claire soit rendue quant à la véracité de l’affaire. » (WND-II, 608) Le mois suivant (le premier mois de l’année 1276), Nichiren écrivit à un moine qu’il connaissait au temple Seicho-ji, dans sa province natale d’Awa 11. Il lui demanda : « […] Pourriez-vous emprunter pour moi [...] des commentaires de l’école Shingon ? J’en ai besoin pour réfuter les moines du Shingon qui, depuis quelque temps, s’en prennent à moi. » (Lettre aux moines du Seicho-ji, Écrits, 654) Parmi les ouvrages demandés figuraient des écrits de Kobo, le fondateur de l’école de la Parole vraie (Shingon). Il demande également le traité La Grande Concentration et Pénétration ainsi que d’autres écrits liés à l’école Tendai. « Cette année, la question de savoir quels sont les vrais enseignements bouddhiques et quels sont ceux qui sont mensongers sera définitivement résolue » (ibid., 655), déclare-t-il, indiquant ainsi qu’il se préparait à un débat public avec Gonin et d’autres moines de la Parole vraie. Après s’être installé au mont Minobu, Nichiren intensifia ses critiques non seulement à l’encontre de l’école de la Parole vraie (l’ésotérisme de la Parole vraie centré sur le temple To-ji), mais aussi de l’école Tendai, qui avait adopté des pratiques ésotériques issues de l’école de la Parole vraie. C’est à cette période que la cour impériale et le shogunat, redoutant une nouvelle attaque, ordonnèrent à divers temples de réciter des prières ésotériques afin de repousser les Mongols. Nichiren savait que ces prières ne feraient que se retourner contre le pays. Pour tenter d’empêcher cela, il rédigea une série d’écrits visant à réfuter les enseignements de la Parole vraie. Parmi ceux-ci figurent : Distinguishing the Lotus Sutra from the True Word Sutras (Distinguer le Sûtra du Lotus des sûtras de la Parole vraie, rédigé en 1274), On the Five Guides for Propagation (Sur les cinq guides de propagation), Enseignement, pratique et illumination (Écrits, 474), Trois maîtres des Trois Corbeilles prient pour qu’il pleuve (Écrits, 602), Discrepancies between the Provisional and the True Teachings (Divergence entre les enseignements provisoires et l’enseignement véritable), Réponse au moine séculier Takahashi (Écrits, 609), Sur les présages (Écrits, 648), Rulers of the Land of the Gods (Les souverains de la terre des dieux), et Choisir en fonction du moment (rédigé en 1275 ; Écrits, 541). Orientations données par Ikeda Sensei En 1964, alors que le président Ikeda rédigeait ses cours sur le traité Choisir en fonction du moment, en pleine guerre froide et tandis que la course aux armements nucléaires faisait rage, il a répondu avec fermeté à ceux qui, animés par une vision superficielle, redoutaient le déclenchement d’une troisième guerre mondiale, en déclarant : « Décidons dès maintenant qu’il s’agit de la Seconde Guerre mondiale lorsque Nichiren parle de “grandes luttes et querelles telles qu’on n’en a jamais connu par le passé”. Quoi qu’il advienne, nous ne pouvons permettre qu’une autre guerre mondiale éclate. Prions devant le Gohonzon avec la ferme détermination d’empêcher cela à tout prix, en faisant le serment de transmettre la Loi merveilleuse sans ménager notre vie. Réalisons sans faute kosen rufu, concrétisons cet idéal d’une paix durable et du bonheur pour toute l’humanité 12 ! » En 2006, en réponse à une question faisant référence au passage ci-dessus, le président Ikeda déclara : « Le bouddhisme de Nichiren est, par essence et dans sa finalité, un bouddhisme de paix. Nichiren aspirait à instaurer la paix dans le monde entier. C’est pourquoi il insistait avec tant de fermeté sur la nécessité d’“établir la Loi correcte” et de transmettre largement le Sûtra du Lotus, afin que cet objectif de paix pour toute l’humanité puisse véritablement se réaliser. « Nichiren était profondément convaincu que nous pouvions transformer la réalité même la plus sombre et la plus douloureuse, y compris le danger de guerre, et que c’était une nécessité absolue. C’est cette conviction qui sous-tend sa détermination inébranlable à créer une société pacifique par la large diffusion des enseignements du bouddhisme (rissho ankoku). » La SGI a hérité de cet esprit de Nichiren et œuvre activement au bonheur de toute l’humanité. Il y a cinquante ans, Josei Toda, deuxième président de la Soka Gakkai, se dressait seul au milieu des ravages causés par la guerre et déclarait : « Je ne veux pas voir le peuple japonais sombrer encore plus profondément dans la souffrance. [...] Qui sauvera le peuple, qui viendra en aide à ce monde en détresse ? Le moment est venu de transmettre largement les enseignements de Nichiren – c’est le moment de réaliser kosen rufu 13. » Les prédictions ou prophéties représentent une forme de sagesse pour enseigner la Loi éternelle qui imprègne les trois existences (la vie dans le passé, le présent et le futur). Cette loi éternelle est invisible. Le Bouddha manifeste la Loi sous une forme extérieure par la sagesse, stimulant ainsi la foi des autres [...]. C’est lorsque la sagesse permettant de comprendre la Loi éternelle se manifeste sous une « forme », s’exprime par l’« action » et se révèle par la « preuve factuelle » que la Loi se diffuse. Kosen rufu ne peut être accompli que si chacune et chacun d’entre nous agit continuellement pour transmettre la Loi, à une personne après l’autre 14.
Lire