Nichiren – Un grand vœu de compassion pour le bonheur de l’humanité
Partie XXIV. Shijo Kingo et les frères Ikegami En 1277, à la suite du débat de Kuwagayatsu, Nichiren rédigea une pétition (explication écrite) adressée à Ema, le seigneur de son fidèle disciple Shijo Kingo, qui traversait alors de grandes épreuves. Elle est connue sous le nom de Lettre de pétition de Yorimoto (Écrits, 809). Nichiren y écrit à la première personne, adoptant le point de vue de Shijo Kingo. Il relate avec précision le déroulement du débat, afin de réfuter l’accusation selon laquelle Shijo Kingo l’aurait interrompu par la force. Il dénonce cela comme une pure invention. Nichiren met en lumière la conduite honteuse et la véritable nature du moine Ryokan, du temple Gokuraku-ji et du moine Ryuzo-bo, dont le sermon avait servi de cadre au débat. En contraste flagrant avec leur brillante réputation publique, Ryokan, ayant échoué en 1271 à faire tomber la pluie par ses prières, ne fit que redoubler de haine envers Nichiren, alors qu’il avait pourtant promis de devenir son disciple si ses prières restaient sans effet. Quant à Ryuzo-bo, Nichiren révèle qu’il avait jadis été dénoncé pour avoir consommé de la chair de personnes défuntes, ce qui lui avait valu d’être banni du mont Hiei. Il rappelle également la loyauté indéfectible de Kingo, décrivant comment, deux générations durant, lui et son père s’étaient dévoués au service de la famille Ema. Il exprime ensuite le désir de Kingo que son seigneur et lui parviennent à la bouddhéité. La lettre indique aussi que, suivant les enseignements de Nichiren – « l’émissaire de l’Ainsi-Venu Shakyamuni – le bodhisattva Pratiques-Supérieures » (ibid., 819) –, Kingo a commencé à pratiquer le Sûtra du Lotus. Nichiren fait dire à Kingo que non seulement il refuse de présenter un serment écrit renonçant à sa foi dans ce sûtra, mais qu’il invite aussi son seigneur à convoquer ses faux accusateurs et à juger par lui-même qui dit la vérité. C’est ainsi que se conclut cette pétition. Nichiren prit donc la plume au nom de son disciple, alors plongé dans une situation désespérée, afin de faire valoir la fidélité de Kingo envers son seigneur et d’affirmer avec force son innocence. Nichiren accompagna la pétition d’une lettre adressée à Kingo, intitulée Mise en garde contre l’attachement à son fief (Écrits, 830). Il y suppose que Ryokan et Ryuzo-bo ont sans doute manœuvré en coulisses, incitant les vassaux du seigneur Ema à accuser faussement Kingo pour l’obliger à rédiger un serment dans lequel il renonce à sa foi. Il souligne ensuite que, si ces deux moines corrompus parviennent d’abord à faire renier sa foi à Shijo Kingo, le principal disciple de Nichiren à Kamakura, ils exerceront après des pressions sur les autres disciples pour qu’ils fassent de même (ibid., 831). Nichiren demande alors à Kingo de faire recopier la pétition par des disciples tels que Daigaku Saburo, Taki no Taro ou Toki Jonin 1. Il précise que, si Kingo parvient à présenter ce document à son seigneur, l’affaire sera probablement réglée. « Quant aux autres, laissez-les vociférer partout contre vous s’ils le veulent. Lorsque vous soumettrez par la suite la pétition, elle pourra se propager dans tout Kamakura et parviendra peut-être même au régent en personne. Ce serait la transformation d’un malheur en bonne fortune », ajoute Nichiren (ibid., 832). Nichiren chercha à engager un débat public avec des moines d’autres écoles, dont Ryokan. En révélant leur véritable nature à travers la présentation de la Lettre de pétition de Yorimoto, il espérait offrir au souverain (le régent agissant comme suppléant du shogun) l’occasion de connaître la nature véritablement honteuse de Ryokan. Donner des instructions précises Selon la lettre Les trois sortes de trésors (Écrits, 855), que Nichiren écrivit le onzième jour du neuvième mois de 1277 à l’intention de Kingo, le seigneur Ema était tombé malade et avait chargé Kingo, qui était habile en médecine, de le soigner. Grâce aux efforts de Kingo pour guérir son mal, il semble qu’Ema ait surmonté le malentendu causé par les fausses accusations portées contre Kingo et compta à nouveau sur lui. Nichiren déclare aussi : « Ryuzo-bo, que les gens considéraient comme un pilier solide, a déjà été renversé et ceux qui ont menti à votre sujet ont contracté la même maladie que votre seigneur. » (Ibid., 856) À propos de Ryokan, suspecté d’agir en coulisses, il ajoute : « Il n’en sortira certainement pas indemne. » (Ibid., 856) Tous ces événements eurent lieu dans les trois mois qui suivirent la crise engendrée par le débat de Kuwagayatsu. Et, même si Kingo était parvenu à rétablir une meilleure entente avec le seigneur Ema, Nichiren demeurait prudent : « Au point où en sont les choses aujourd’hui, j’ai le sentiment que vous êtes en danger. Il est certain que vos ennemis chercheront à s’en prendre à votre vie. » (Ibid., 856) Pour aider Kingo à se prémunir contre ceux qui lui étaient hostiles, Nichiren lui donne des conseils précis. Ainsi, il lui recommande de ne pas sortir seul, précisant : « […] faites en sorte qu’ils [vos frères cadets] ne vous laissent pas seul, pas même un instant » (ibid.), et il l’exhorte à contenir sa colère en l’avertissant : « Votre visage porte les signes évidents d’un tempérament coléreux. » (Ibid.) Nichiren donne à Kingo, contraint d’endurer une situation tendue, des conseils précis pour remporter la victoire. Il déclare : « Vivez de façon que tous les habitants de Kamakura fassent votre éloge en disant que Nakatsukasa Saburo Saemon-no-jo se consacre au service de son seigneur, au service de la Loi bouddhique, et s’est toujours soucié des autres. » (Ibid., 858) Il enseigne à Kingo que cultiver son humanité et polir son caractère afin de gagner la confiance de la société sont des conditions essentielles pour remporter la victoire, qu’il s’agisse d’établir une relation de confiance avec son seigneur ou de manifester un esprit inébranlable en tant que pratiquant du bouddhisme. Il guide alors son disciple en lui disant : « Les trésors du corps sont plus précieux que les trésors du grenier, et les trésors du cœur sont les plus précieux de tous. À compter de l’instant où vous lisez cette lettre, efforcez-vous d’accumuler les trésors du cœur ! » (Ibid.) Nichiren explique que l’accumulation des « trésors du cœur » est plus importante que l’acquisition de richesses matérielles, ou même que des bienfaits physiques tels que la santé ou le fait de posséder des aptitudes particulières. Autrement dit, le fondement de la victoire en toute chose consiste à faire briller avec toujours plus d’éclat la nature de bouddha par la foi. Il déclare pour conclure : « Le but de l’apparition en ce monde du bouddha Shakyamuni, seigneur des enseignements, réside dans son comportement en tant qu’être humain. » (Ibid., 859) Respecter autrui et se comporter avec sagesse constitue le modèle ultime pour les bouddhistes. Un tel comportement constitue une forme importante de preuve factuelle du pouvoir du bouddhisme. Dans Nine Thoughts to One Word (Neuf pensées pour un seul mot) (WND-II, 730), lettre écrite au cours du premier mois de l’année suivante – 1278 – Nichiren rapporte les propos du moine Enkyo-bo. Celui-ci, observant Shijo Kingo parmi les samouraïs de la famille Ema, déclara à son sujet : « Par sa stature, son allure, sa monture et les hommes qui l’accompagnent, nul ne rivalise avec Nakatsukasa Saemon-no-jo [Shijo Kingo]. Les enfants de Kamakura, réunis aux carrefours, s’exclament : “Ah ! quel homme remarquable, vraiment remarquable !” » (Ibid.) Ryokan dresse le père des frères Ikegami contre ses fils En 1277, l’année au cours de laquelle Shijo Kingo risquait de perdre son fief, les frères Ikegami 2, de la province de Musashi 3, connurent à leur tour des difficultés. Leur père avait pour la deuxième fois renié l’aîné, Munenaka. Nichiren comprit la situation et déclara : « Les moines qui sont sous l’emprise du démon céleste, tels que Ryokan et d’autres, ont trompé votre père, Saemon no Tayu, et ont tenté de provoquer votre perte ainsi que celle de votre frère. » (La conversion d’un père, Écrits, 853) Selon lui, Ryokan et d’autres moines, véritables agents du roi-démon, avaient dressé le père contre ses fils. Ce n’est là qu’un nouvel exemple des intrigues de Ryokan contre les disciples de Nichiren. À cette époque, un enfant renié par son père perdait son droit de succession à la tête de la famille ainsi que le droit d’hériter du domaine. Cela signifiait qu’il perdait tout, y compris sa position dans la société et ses moyens d’existence. Par ailleurs, si Munenaga, le frère cadet, obéissait aux volontés de son père et renonçait à sa foi dans le Sûtra du Lotus, il pouvait devenir l’unique héritier. Pour lui, être l’héritier du foyer signifiait non seulement acquérir les moyens de subsistance et le prestige social, mais aussi remplir son devoir de piété filiale. Choisir entre sa foi et l’héritage paternel constituait pour Munenaga une décision cruciale aux conséquences lourdes. Lorsque Nichiren apprit que l’aîné, Munenaka, avait été déshérité pour la seconde fois, il adressa à son cadet Munenaga, le vingtième jour du onzième mois de 1277, la lettre intitulée Les trois obstacles et les quatre démons (Écrits, 640). Il y adopte délibérément un ton sévère, afin de redresser l’esprit vacillant de Munenaga. Il y enseigne la bonne attitude dans la foi : « De même, il est extraordinaire qu’un homme du commun atteigne la bouddhéité. À ce moment-là, inévitablement, les trois obstacles et les quatre démons apparaîtront, et les sages se réjouiront alors que les insensés battront en retraite. » (Ibid., 642) En affrontant les difficultés en s’appuyant sur la foi, on fait apparaître l’état de bouddha dans sa vie. Nichiren en a témoigné par son parcours : il a surmonté de grandes épreuves et manifesté un état de vie victorieux. Encouragés par leur maître, les deux frères unirent leurs forces et persévérèrent dans leur foi. Leurs épouses, animées elles aussi d’une foi résolue, les soutinrent sans aucun doute. Finalement, en 1278, le père adopta à son tour les enseignements de Nichiren. Nichiren se réjouit vivement de cette nouvelle. Il fait l’éloge de Munenaga, qui persévéra dans la foi sans plier devant les fonctions démoniaques, et déclare : « […] les efforts que vous avez fournis tous les deux en tant que frères ont conduit votre père à adopter la foi dans le Sûtra du Lotus. Cela est entièrement dû à vous, Hyoe no Sakan. » (La conversion d’un père, Écrits, 853) La même année, il écrivit à Munenaga pour le féliciter : « Non seulement vous êtes sage, mais vous êtes aussi né exempt de toute avidité ; ainsi, vous êtes celui qui vous a permis à tous les trois [Munenaga, Munenaka et leur père] de devenir bouddhas, et à tous vos parents, du côté tant paternel que maternel, d’atteindre l’éveil. Je pourrais citer des millions de pages d’enseignements dispensés de son vivant par le Bouddha attestant cela, et je n’en aurais pas encore fini. » (Traduction provisoire de Hyoe no Sakan dono gohenji [Réponse à Hyoe no Sakan] ; non inclus dans les Écrits) Les frères Ikegami répondirent aux encouragements sincères de Nichiren et déjouèrent totalement le complot de Ryokan. Préparer un disciple pour un débat Au huitième mois de 1277, soit un mois après avoir rédigé la Lettre de pétition de Yorimoto, Nichiren envoya une lettre à un disciple nommé Yasaburo, intitulée Réponse à Yasaburo (Écrits, 834). Bien qu’il fût croyant laïc, les circonstances amenèrent Yasaburo à accepter un débat avec un moine de l’école de la Terre pure (Nembutsu). Ayant reçu son rapport, Nichiren l’exhorte à se montrer ferme face à son adversaire et lui donne, dans cette lettre, des conseils détaillés. Enfin, Nichiren explique la détermination nécessaire pour s’engager dans un débat. Il déclare : « Vous devez rester ferme dans votre décision. Cette année, regardez le monde comme un miroir. Si vous avez survécu jusqu’à présent alors que tant d’autres sont morts, c’est précisément pour vous confronter à cette difficulté. » (Ibid., 836-837) Bien que les disciples de Nichiren aient subi l’oppression et la persécution de personnes au pouvoir, qui s’opposaient à leur foi, ils ne se laissèrent pas intimider et livrèrent une bataille par les mots pour transmettre ce qu’était véritablement le bouddhisme de Nam-myoho-renge-kyo. C’est en 1277 qu’ils commencèrent à affronter directement de telles épreuves, prenant le relais de leur maître Nichiren qui, jusque-là, avait toujours assumé seul cette responsabilité, tout en leur prodiguant de tout cœur ses encouragements et conseils. Luttant contre les fonctions démoniaques qui voulaient entraver kosen rufu, Nichiren écrit : « Si vous avez survécu jusqu’à présent alors que tant d’autres sont morts, c’est précisément pour vous confronter à cette difficulté. » (Ibid.) Cet appel n’était pas destiné à Yasaburo seul, mais aussi à Nanjo Tokimitsu, Inaba-bo Nichiei 4, Shijo Kingo et aux frères Ikegami ; en fait, à tous ses disciples qui combattaient à ses côtés. Deux ans plus tard, la série d’actes d’oppression connue sous le nom de persécution d’Atsuhara allait atteindre son apogée dans la province de Suruga 5. (À suivre) Orientation donnée par Ikeda Sensei Dans cette lettre [Les trois sortes de trésors], la sollicitude et les conseils minutieux de Nichiren montrent sa compassion illimitée pour son disciple Shijo Kingo, alors confronté au plus grand défi de sa vie. Comme si Kingo se tenait assis devant lui au moment où il rédigeait cette lettre, Nichiren paraît presque lui parler directement, en anticipant les réactions de son disciple. Par endroits, il décrit en détail la conduite que Kingo doit adopter. Ailleurs, il met habilement en lumière les aspects essentiels sur lesquels Kingo devra concentrer ses efforts dans sa révolution humaine. Et, dans d’autres passages encore, il loue les efforts désintéressés et sans réserve de Kingo pour le bien de la Loi. Sans doute diverses images de son fidèle disciple lui venaient-elles à l’esprit en composant cette lettre 6. [Quant aux paroles sévères adressées par Nichiren à Munenaga], elles indiquent que la seule manière de combattre les fonctions démoniaques est d’éveiller sa foi dans la Loi merveilleuse afin de surmonter l’ignorance et l’illusion. Dans cette lettre, c’est comme si Nichiren saisissait Munenaga par les épaules, le regardait droit dans les yeux et l’étreignait avec force pour l’encourager en disant : « C’est maintenant qu’il faut faire jaillir une foi encore plus profonde ! » Je suis convaincu que ces mises en garde et ces encouragements sincères de Nichiren pénétrèrent profondément dans le cœur de Munenaga 7.
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