Quatrième conversation – La compassion bouddhique Daisaku Ikeda. Nous avons jusqu’à présent abordé les concepts fondamentaux et l’histoire de l’hindouisme, et, en même temps, j’ai beaucoup appris sur votre vie et votre caractère, les fondations qui vous ont inspiré pour travailler à faire progresser les droits humains et la paix. Pourrions-nous ensuite nous demander quelle signification a le bouddhisme pour la société contemporaine ? Le bouddhisme a souvent été considéré à tort comme une religion fataliste, d’évasion ou passive, centrée sur la méditation. Je crois que ce sont des notions fausses et préconçues qui nuisent à une véritable compréhension du bouddhisme. Ved Nanda. Oui, j’ai l’habitude d’entendre de telles définitions du bouddhisme, et elles sont complètement trompeuses. D. Ikeda. Malheureusement, ces méconnaissances persistent au Japon également. Les organisations bouddhiques, y compris la Soka Gakkai, qui encouragent l’activisme social en s’appuyant sur leur croyance, sont souvent critiquées au Japon, en partant de l’idée que des personnes religieuses ne devraient pas s’impliquer dans la résolution des problèmes sociaux. Toutefois, l’esprit originel du bouddhisme du mahayana était d’encourager un engagement proactif dans la société pour le bonheur des individus et le développement et la transformation de la société. Tout d’abord, Shakyamuni était un homme d’action. Il n’a pas passé toute sa vie assis en méditation. Au contraire, il a constamment traversé ce vaste pays qu’est l’Inde jusqu’à son dernier souffle pour enseigner la Loi et encourager les autres. […] Action et colère D. Ikeda. Après l’époque de Shakyamuni, Tiantai en Chine et Nichiren au Japon, apparurent pour prolonger le message du Sûtra du Lotus et affronter sans peur les problèmes de leur temps. Tous le firent à des époques où les gens étaient dans un état de confusion devant un large éventail de philosophies concurrentes, et sans la moindre certitude sur le système de croyance sur lequel il serait correct de fonder leur vie. N’avons-nous pas une situation également problématique de nos jours, un « Grand interrègne » de philosophie 1 dans lequel nous sommes acculés à des impasses dans de nombreux domaines ? Bien que le monde ait rétréci avec l’entrée dans l’ère de l’information et les progrès des moyens de transport, les gens sont incapables de prévoir le cours que devrait prendre leur vie. Le monde est véritablement empli de misère et de souffrances. En même temps, il y a une résignation croissante chez des personnes qui se sentent incapables de faire une différence significative en tant qu’individus, submergés par un énorme sentiment d’impuissance et d’apathie. Dans le Sûtra de Vimalakirti, auquel nous avons fait allusion plus tôt, il est écrit : « Parce que tous les êtres vivants sont malades, voilà pourquoi je suis malade2. » Peut-être une grande partie de l’humanité de nos jours a-t-elle perdu la capacité d’avoir de l’empathie pour la misère et la souffrance des autres. Le bouddhisme est par-dessus tout un enseignement permettant de transformer la réalité. L’essence du bouddhisme est l’empathie et l’action – répondre à la souffrance d’autrui – non en s’asseyant en méditation, mais en se levant et en faisant tout ce qui est nécessaire pour ôter la souffrance et procurer le bien-être. Telle est la contribution majeure que le bouddhisme peut apporter à la société contemporaine. La compassion, notion centrale V. Nanda. Le don que le bouddhisme nous fait à tous est l’esprit de compassion. D. Ikeda. L’une des caractéristiques les plus admirables du bouddhisme est qu’il place la compassion au centre de sa pratique. Shakyamuni exprima cela magnifiquement dans l’un de ses premiers écrits, le Sûtra Nipata, que l’on a appelé « le Sûtra de la compassion » : « Tout comme une mère protégerait de sa propre vie son fils unique, ainsi il faudrait cultiver un esprit d’ouverture sans limite envers tous les êtres et une gentillesse aimante à l’égard du monde entier. Il faudrait cultiver cet esprit indéfiniment, en haut comme en bas et à travers, sans obstruction, sans animosité, sans rivalité. Que ce soit debout, en marchant, assis, ou allongé, aussi longtemps qu’une personne n’a pas le vertige, elle devrait pratiquer l’attention aux autres3. » Comme vous le savez, Shakyamuni vécut en étant fidèle à ces paroles. Le poète bouddhiste Matrceta écrivit à propos de Shakyamuni : « Votre compassion faisait que votre gentillesse s’adressait seulement aux autres […] envers vous seulement, ô Seigneur, elle vous rendait impitoyable4. » Shakyamuni quitta rapidement le lieu où il avait obtenu l’illumination pour se lancer directement dans la réalité turbulente de la souffrance et de l’angoisse des êtres humains. Comme Matrceta l’a noté : « Vous auriez pu résider dans une tranquillité profonde, mais l’approfondissement de la compassion vous a fait même étudier l’art musical5. » Autrement dit, Shakyamuni sortit de sa « tranquillité profonde » pour trouver des façons d’inspirer aux autres le désir d’atteindre l’illumination. V. Nanda. C’est un passage très inspirant. D. Ikeda. Certains disent que nous perdons tout espoir lorsque nous avons l’impression que personne ne nous apprécie ou ne nous respecte, quand nous apprenons que nous sommes atteints d’une maladie incurable ou que nous sommes en faillite. Nous pouvons trouver une satisfaction authentique en nous préoccupant les uns des autres, en travaillant pour le bien-être d’autrui. Je crois que, à notre époque, alors que l’égoïsme et le cynisme sont très répandus, la pratique bouddhique de la compassion – l’esprit d’altruisme, le dépassement de l’égocentrisme – offre un espoir dans le véritable sens de ce mot.