Nichiren – Un grand vœu de compassion pour le bonheur de l’humanité
Partie VII. Retour à Kamakura Durant son exil à Sado, Nichiren manqua de nourriture et de vêtements, ses conditions de vie furent extrêmement difficiles, et sa vie fut menacée par les croyants du Nembutsu (école de la Terre pure). Cependant, malgré ces circonstances éprouvantes, il rédigea plusieurs œuvres majeures, notamment Sur l’ouverture des yeux (Écrits, 220) et L’objet de vénération pour observer l’esprit (Écrits, 356). Après avoir terminé de rédiger le traité L’objet de vénération pour observer l’esprit au quatrième mois de 1273, Nichiren écrivit la lettre Sur la pratique telle que le Bouddha l’enseigne (Écrits, 394) le mois suivant, exhortant tous ses disciples à persévérer dans la foi, tout comme il l’avait fait lui-même, en accord avec les enseignements de Shakyamuni dans le Sûtra du Lotus. Puis, au cours du cinquième mois intercalaire, Nichiren écrivit, dans la lettre Sur les prophéties du Bouddha concernant l’avenir (Écrits, 401), qu’il avait réalisé la prédiction de Shakyamuni selon laquelle le pratiquant du Sûtra du Lotus apparaîtrait au début de l’époque de la Fin de la Loi pour diffuser les enseignements du Sûtra en faisant face à de grandes persécutions. Il fait ensuite sa propre prophétie, déclarant que son enseignement se répandra aux quatre coins du globe. Dans le traité L’objet de vénération pour observer l’esprit, Nichiren expose l’enseignement qui permettra à tous les êtres humains de se libérer de la souffrance et de parvenir au bonheur. Et dans la lettre Sur les prophéties du Bouddha concernant l’avenir, il propose une vision de grande envergure concernant la transmission de son enseignement bouddhique à travers le monde à l’époque de la Fin de la Loi. Pendant son séjour à Sado, il écrivit également de nombreuses lettres à des disciples vivant dans diverses régions, notamment à Toki Jonin dans la province de Shimosa 1 et à Shijo Kingo à Kamakura. Le gouvernement et les autorités religieuses, malgré leurs intrigues et leurs persécutions, furent finalement incapables de rompre les liens que partageaient Nichiren et ses disciples, lesquels se consacraient au bonheur de chaque personne. Des persécutions sans fin Devant le nombre croissant d’habitants de l’île de Sado qui commençaient à pratiquer les enseignements de Nichiren, les moines de l’école de la Terre pure, alarmés et inquiets de voir les laïcs qui avaient jusque-là cru à leurs enseignements cesser de leur faire l’aumône, se réunirent pour discuter de la situation. Nichiren les cite : « Si nous laissons les choses se poursuivre ainsi, dirent-ils, nous mourrons de faim. Cherchons par tous les moyens à nous débarrasser de ce moine ! » (Les actions du pratiquant du Sûtra du Lotus, Écrits, 780) Les maîtres de l’école de la Terre pure et les moines des autres écoles présentes sur l’île de Sado se rendirent à Kamakura, où ils déposèrent des accusations sans fondement contre Nichiren auprès du gouverneur militaire de Sado, Hojo Nobutoki, lequel occupait également des postes importants dans le shogunat de Kamakura. Ils lui firent ce signalement : « Si ce moine demeure sur l’île de Sado, il n’y aura bientôt plus un seul temple bouddhique debout et il ne restera plus un seul moine. Il prendra les statues du bouddha Amida et les jettera dans le feu ou les lancera à l’eau. Jour et nuit, il gravira les hautes montagnes, criera en direction du soleil et de la lune, et maudira le régent. Le son de sa voix sera entendu dans toute la province. » (Ibid.) Nichiren qualifia ces ordres de « document officiel falsifié » [False Official Documents (faux documents officiels), WND-II, 877] ou de « fausses lettres d’instruction » personnelles de Hojo Nobutoki (cf. Le Sûtra du véritable acquittement des dettes de reconnaissance, Écrits, 943). Comme Nobutoki publia ces documents arbitrairement, alors qu’ils auraient dû normalement s’appuyer sur une lettre d’instruction du shogunat de Kamakura 2, Nichiren employa le terme de « lettre d’instruction falsifiée ». Dans la Lettre de Sado, rédigée durant son premier hiver d’exil, Nichiren décrit les épreuves qu’il endure, et affirme : « Quand un mauvais souverain, en lien avec des moines des enseignements erronés, essaie de détruire l’enseignement correct et rejette un homme sage, ceux qui ont le cœur d’un roi-lion atteindront à coup sûr la bouddhéité. » (Écrits, 305) Son esprit est resté inchangé tout au long de son exil. Que ce soit à Kamakura ou à Sado, le schéma était le même : les autorités politiques s’alliaient aux moines influents pour persécuter les pratiquants du Sûtra du Lotus. Parce qu’ils craignaient l’influence de Nichiren, ils le considéraient comme le « criminel » en exil. Nichiren et ses disciples furent ainsi soumis à de nouvelles persécutions, cette fois à Sado. Mais il exhorta ses disciples à suivre son exemple et à surmonter les persécutions. Cet « hiver » extrêmement rigoureux dans la vie de Nichiren et de ses disciples s’acheva enfin. Le quatorzième jour du deuxième mois de 1274, le shogunat décida de lui accorder sa grâce et de mettre fin à son exil. Les craintes du gouvernement militaire étaient désormais accentuées par la menace d’une invasion mongole. Et il apparaît que le shogunat considérait désormais Nichiren comme une personne aux connaissances et au discernement exceptionnels, qui avait prédit à juste titre les luttes intestines au Japon et son invasion par un pays étranger, et c’est pour cette raison qu’ils cherchèrent à l’interroger. Le treizième jour du troisième mois, Nichiren quitta Maura sur l’île de Sado pour revenir à Kamakura. Les adeptes des écoles bouddhistes hostiles à Nichiren avaient prévu de l’attaquer en cours de route, mais ils en furent dissuadés par les nombreux soldats qui l’escortaient. Puis, le vingt-sixième jour du troisième mois, Nichiren fit un retour digne et triomphal dans la ville de Kamakura (cf. Les actions du pratiquant du Sûtra du Lotus, Écrits, 780). Rencontre avec Hei no Saemon-no-jo Yoritsuna Le huitième jour du quatrième mois, Nichiren rencontra Hei no Saemon-no-jo Yoritsuna ainsi que d’autres représentants du shogunat. Il s’agit là de sa troisième remontrance aux autorités gouvernementales qui l’avaient condamné à l’exil sur l’île de Sado. Il revint plus tard sur cette rencontre : « Étant si cruellement détesté du seul fait des conseils que j’ai donnés pour sauver le pays, j’imagine que, lorsque j’ai été gracié, j’aurais dû quitter Sado et me cacher au loin, dans les montagnes ou sur la côte. Mais j’ai préféré me rendre à Kamakura parce que j’escomptais expliquer une dernière fois la situation à Hei no Saemon et sauver ainsi ceux qui parviendraient à survivre à une attaque contre le Japon. » (Réponse au moine séculier Takahashi, Écrits, 613) La situation qu’il cherchait à expliquer correspondait à l’attitude des autorités qui faisaient appel aux incantations et aux prières de l’école de la Parole vraie (Shingon) pour assurer la victoire sur les Mongols. Ces prières, prévenait-il, conduiraient plutôt à la défaite et à la destruction du Japon, et il appela les dirigeants à retirer leur soutien aux écoles bouddhistes erronées. Sa compassion envers les personnes ordinaires le poussa donc à rencontrer Yoritsuna. Cette fois, l’attitude de ce dernier fut très différente de celle qu’il avait eue lors de leurs deux rencontres précédentes. Yoritsuna fut mesuré et respectueux. Nichiren lui dit : « Même s’il semble que, comme je suis né sur le domaine du souverain, je doive le suivre en actes, je ne le suivrai jamais en esprit. » (Choisir en fonction du moment, Écrits, 585) D’autres personnes présentes lors de cette rencontre interrogèrent Nichiren sur les écoles Nembutsu, de la Parole vraie et Zen. Après avoir réitéré ses critiques envers ces écoles, Nichiren souligna que l’école de la Parole vraie était la plus dangereuse d’entre elles et qu’elle entraînerait la ruine du pays. Yoritsuna posa alors la question : « Quand, selon vous, les Mongols vont-ils attaquer ? » (Ibid.) « Elles [les forces mongoles] arriveront certainement d’ici à la fin de l’année » (Les actions du pratiquant du Sûtra du Lotus, Écrits, 781), répondit Nichiren, avertissant ainsi que, si l’on comptait sur les moines de la Parole vraie pour conduire des rituels de prière en vue de la victoire, le Japon serait au contraire vaincu 3. (Ibid.) On raconte que le régent, Hojo Tokimune, aurait proposé de construire un temple à Nishi-Mikado, un emplacement privilégié de Kamakura, et d’en faire don à Nichiren 4. Cette proposition fut probablement transmise à Nichiren lors de cette rencontre, avec la volonté du shogunat de le voir rejoindre les moines d’autres écoles pour prier en faveur de la victoire sur les Mongols. On peut supposer qu’il s’agissait d’une tentative visant à adoucir Nichiren, qui avait résolument appelé les autorités à cesser de demander aux moines des écoles bouddhistes offensant la Loi d’offrir des prières pour le pays. Mais Nichiren ne cherchait en aucun cas à obtenir un traitement de faveur de la part du gouvernement. Il était hors de question pour lui d’accepter une telle proposition de la part du shogunat, qui avait été incapable de comprendre son intention. Il se trouve que, deux jours plus tard, le dixième jour du quatrième mois, le shogunat demanda à l’un des moines de la Parole vraie, Josei, de prier pour qu’il pleuve. Bien qu’il ait plu le lendemain, un grand vent hostile se mit à souffler le douzième jour, provoquant des destructions massives à Kamakura (cf. Sur l’acquittement des dettes de reconnaissance, Écrits, 726, et Les actions du pratiquant du Sûtra du Lotus, Écrits, 782-783). « Je me suis jusqu’à présent distingué à trois reprises » Dans un écrit ultérieur, Nichiren cite un passage de la littérature profane : « Un sage est celui qui perçoit pleinement ce qui n’est pas encore apparu ! » (Choisir en fonction du moment, Écrits, 584), ainsi qu’un texte bouddhique : « Un sage est celui qui connaît les trois existences : la vie dans le passé, le présent et le futur. » (Ibid.) Il déclare ensuite : « Je me suis jusqu’à présent distingué à trois reprises. » (Ibid.) La première fois, ce fut le seizième jour du septième mois de 1260, lorsqu’il soumit son traité Sur l’établissement de l’enseignement correct pour la paix dans le pays à Hojo Tokiyori, par l’intermédiaire du moine séculier Yadoya Mitsunori. Il demanda à ce dernier de transmettre à Tokiyori qu’il fallait « abandonner toute dévotion à l’école Zen et à l’école Nembutsu. Si ce conseil n’est pas pris en compte, des troubles éclateront au sein du clan au pouvoir, et le pays subira une invasion étrangère » (ibid.). La deuxième fois, ce fut le douzième jour du neuvième mois de 1271, lorsque Nichiren déclara à Yoritsuna avec la force du rugissement d’un lion : « Nichiren est le pilier du Japon. Me rejeter revient donc à renverser le pilier du Japon ! » (Ibid.) Il mit également en garde contre le risque de provoquer le désastre « de la révolte au sein de votre propre domaine » ainsi que le désastre « de l’invasion par des pays étrangers » (ibid.). La troisième fois, ce fut le huitième jour du quatrième mois de 1274, lors d’une nouvelle rencontre avec Yoritsuna décrite plus haut. Alors que l’éventualité d’une invasion étrangère était désormais une réalité, Nichiren mit en garde contre le fait de confier aux moines de l’école de la Parole vraie la tâche de prier pour la victoire, de peur que le pays ne coure à sa destruction. Des luttes intestines avaient déjà eu lieu au sein du clan au pouvoir, comme l’avait prédit Nichiren, et sa prophétie d’une invasion étrangère se réalisa avant la fin de l’année 1274, avec l’attaque des Mongols. Les trois mises en garde de Nichiren adressées aux hautes autorités furent ainsi toutes confirmées. Lorsqu’il devint évident que le shogunat n’avait pas l’intention de prendre en compte ses avertissements, Nichiren décida de se retirer, suivant en cela un ancien texte chinois affirmant qu’un sage qui fait des remontrances à son souverain à trois reprises sans être entendu doit quitter le pays 5. Le douzième jour du cinquième mois de 1274, Nichiren quitta Kamakura pour le village de Hakiri, au mont Minobu, dans la province de Kai 6. Il y exposa des enseignements importants et forma des disciples qui s’efforceraient avec le même vœu et le même dévouement que lui de garantir que la mission de kosen rufu perdure tout au long des dix mille ans ou plus de l’époque de la Fin de la Loi. (À suivre) Orientations données par Ikeda Sensei L’état de vie noble et puissant de Nichiren lui permit d’appréhender même la plus grande des persécutions avec une liberté absolue. Il n’acceptait pas que ses disciples se rabaissent à supplier ou à implorer les autorités de leur accorder leur grâce. Il devait être convaincu que le gouvernement finirait par s’excuser pour l’injustice commise, et par le supplier avec la plus grande déférence de revenir à Kamakura. La justice finit par prévaloir grâce aux paroles et aux actions justes. S’attirer les bonnes grâces des puissants et accepter de se mettre sous leur tutelle nous oblige, et l’on finit alors par être instrumentalisé. C’est probablement l’enseignement sans concession que Nichiren souhaitait transmettre à ses disciples 7. Même si de nombreux moines érudits devaient connaître les textes de ces sûtras 8, ils ne comprenaient pas la véritable intention du Bouddha qu’ils contenaient. Mais Nichiren, lui, perçut à travers ces mêmes paroles la véritable nature des souffrances actuelles du peuple et prédit que de nouveaux troubles finiraient par s’abattre sur le pays. À la différence de ces moines érudits, Nichiren éprouvait une profonde considération pour le peuple en souffrance – l’immense compassion du Bouddha qui lutte sans cesse pour le bonheur du peuple. La capacité à discerner des événements majeurs avant qu’ils ne se produisent est sans conteste la marque d’une grande sagesse que l’on pourrait définir comme l’expression d’une compassion sincère et profonde. La sagesse de percevoir à l’avance des événements majeurs qui apporteront le malheur aux gens découle de la compassion illimitée du bouddha originel qui a pour vœu de conduire tous les êtres vivants à l’illumination 9.
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