Nichiren – Un grand vœu de compassion pour le bonheur de l’humanité
Partie XXVI. Nam-myoho-renge-kyo comme objet de vénération Au neuvième mois de l’année 1278, soit un an avant que la persécution d’Atsuhara – la persécution de ses disciples dans le village d’Atsuhara, dans la province de Suruga 1 – n’atteigne son paroxysme, Nichiren adressa une lettre à son disciple Joken-bo, établi dans la province d’Awa, sa région natale 2. Joken-bo était un moine avec lequel Nichiren avait étudié dans sa jeunesse au temple Seicho-ji. Dans cette lettre, connue sous le titre de Question and Answers on the Object of Devotion (Questions et réponses sur l’objet de vénération, WND-II, 787), Nichiren explique clairement que, à l’époque de la Fin de la Loi, le Daimoku du Sûtra du Lotus, Nam-myoho-renge-kyo 3, doit être considéré comme l’objet de vénération, et il y dénonce les erreurs des écoles bouddhistes traditionnelles de son temps concernant les objets de vénération qu’elles avaient choisis. Au septième mois de l’année 1276, Nichiren adressa son écrit Sur l’acquittement des dettes de reconnaissance (Écrits, 694) à Joken-bo et à Gijo-bo, un autre moine avec lequel il avait étudié au temple Seicho-ji. Il inscrivit également un objet de vénération sous la forme d’un mandala, le Gohonzon, et l’offrit à Joken-bo (cf. Lettre d’accompagnement de Sur l’acquittement des dettes de reconnaissance, Écrits, 743). Dans Sur l’acquittement des dettes de reconnaissance, Nichiren déclare que, pour tous les êtres humains, « le bouddha Shakyamuni de l’enseignement essentiel devrait devenir l’objet de vénération » (Écrits, 742). Joken-bo a peut-être éprouvé des doutes quant au lien entre cette affirmation et le mandala qu’il avait reçu, avec au centre Nam-myoho-renge-kyo comme objet de vénération. Dans Questions et réponses sur l’objet de vénération, Nichiren formule des questions et y répond afin de dissiper ces doutes, en abordant d’abord une question fondamentale : « Question : Dans le monde mauvais de l’époque de la Fin de la Loi, quel objet de vénération les hommes et les femmes du commun doivent-ils adopter ? Réponse : Ils doivent faire du Daimoku du Sûtra du Lotus leur objet de vénération. » (WND-II, 787) Il explique ensuite : « Comme objet de vénération, il convient de choisir ce qui est supérieur. […] Shakyamuni, Mahavairochana et tous les autres bouddhas des dix directions sont nés du Sûtra du Lotus. C’est pourquoi, comme objet de vénération, je choisis désormais ce qui est capable de faire surgir une telle force vitale. » (Ibid., 788-789) Nichiren exprime clairement sa vision de l’objet de vénération, affirmant que la Loi de Nam-myoho-renge-kyo, qui a engendré tous les bouddhas, doit être l’objet de vénération. Il critique ensuite les affirmations du fondateur de l’école de la Parole vraie (Shingon), Kukai (également appelé grand maître Kobo), ainsi que celles des troisième et cinquième grands patriarches de l’école Tendai, Ennin (Jikaku) et Enchin (Chisho) qui soutenaient que le Sûtra de Mahavairochana était supérieur au Sûtra du Lotus. Dans ce contexte, Nichiren évoque les opinions répandues à son égard et remarque : « Aujourd’hui, les moines des écoles Tendai, de la Parole vraie et des autres écoles à travers tout le Japon, ainsi que le souverain, ses ministres et le peuple, se demandent tous si le moine Nichiren doit être considéré comme supérieur aux grands maîtres Kobo, Jikaku et Chisho. » (Ibid., 789) En réponse à cette situation, il déclare : « Moi, Nichiren, je leur demanderais à mon tour s’ils pensent que les grands maîtres Kobo, Jikaku et Chisho doivent être considérés comme supérieurs à Shakyamuni, Maints-Trésors et aux bouddhas des dix directions. » (Ibid.) Nichiren se réfère alors au Sûtra du Nirvana, qui enseigne : « Appuyez-vous sur la Loi et non sur les personnes », et affirme : « Proclamer que le Sûtra du Lotus est supérieur, c’est “s’appuyer sur la Loi”. » (Ibid., 790) Nichiren réfute avec fermeté l’erreur consistant à utiliser des objets de vénération pour offrir des prières fondées sur les enseignements ésotériques de l’école de la Parole vraie. Il rappelle la défaite historique des empereurs et des empereurs retirés qui avaient eu recours à de telles prières. Il met sévèrement en garde contre le fait de demander à des moines de la Parole vraie de prier pour la défaite de l’ennemi, car cela conduirait à la ruine du pays. À cette époque, une seconde invasion par l’Empire mongol était redoutée. La cour impériale du Japon et le shogunat de Kamakura avaient ordonné aux temples et sanctuaires d’offrir des prières pour repousser les envahisseurs étrangers. Traditionnellement, ces prières visaient à soumettre les ennemis ou les démons en invoquant la puissance des dieux et des bouddhas. Nichiren poursuit en déclarant que, précurseur des bodhisattvas surgis de la Terre, il a propagé un mandala sans précédent, le Gohonzon, comme objet de vénération, conscient que cet acte susciterait une grande opposition. Il exprime ensuite son souhait de s’acquitter de ses dettes de reconnaissance, en disant : « Je prie sincèrement pour que les bienfaits résultant de telles actions soient transférés à mes parents, à mon maître et à tous les êtres vivants. » (Ibid., 798) Il conclut sa lettre en exhortant Joken-bo à croire et à prier avec une foi résolue dans le Gohonzon. La vie à Minobu À quoi ressemblait la vie de Nichiren à Minobu ? Il en donne une description dans sa lettre de 1276 intitulée Les actions du pratiquant du Sûtra du Lotus : « Je suis ici entouré de quatre montagnes, le mont Shichimen à l’ouest, le mont Tenshi à l’est, le mont Minobu au nord, et le mont Takatori au sud. Chacun d’eux est si élevé qu’il en touche le ciel et si abrupt que même les oiseaux peinent à le survoler. En ce lieu coulent quatre rivières appelées respectivement Fuji, Haya, Oshira et Minobu. Au milieu, dans un ravin large d’un cho, j’ai bâti ma masure. Je n’y vois ni le soleil le jour, ni la lune la nuit. En hiver, la neige est épaisse et, en été, l’herbe pousse dru. Ceux qui viennent me rendre visite sont si rares que le sentier est d’accès bien difficile. Cette année, la neige a été particulièrement épaisse et je n’ai pas eu le moindre visiteur. » (Écrits, 785-786) Après avoir surmonté de nombreuses épreuves et connu deux exils, Nichiren voyait ses forces physiques décliner 4. La vie rude qu’il menait à Minobu pesait aussi lourdement sur sa santé, et il confia à ses disciples qu’il maigrissait d’année en année (The Reconstruction of Hachiman Shrine [La reconstruction du sanctuaire Hachiman], WND-II, 949). De plus, à partir du douzième mois de l’année 1277, Nichiren souffrit de diarrhées et de douleurs abdominales, symptômes qui semblent indiquer de graves troubles gastro-intestinaux. Au sixième mois de 1278, lorsque son état s’aggrava, il parvint à le stabiliser grâce aux médicaments que lui avait fournis Shijo Kingo 5. Cependant, dans une lettre adressée au plus jeune des frères Ikegami, Munenaga, il rapporte que, à partir du dixième mois de la même année, sa santé déclina de nouveau, s’améliora légèrement, puis se détériora encore (cf. A Harsh Winter Deep in the Mountains [Un hiver rigoureux au fond des montagnes], WND-II, 807). Il ajoute : « À mesure que le froid s’intensifie, nos vêtements sont légers et la nourriture rare ; personne n’ose sortir. » (Ibid.) Malgré la grande précarité de sa santé, de son alimentation, de ses vêtements et de son logement, Nichiren mit toute son énergie à encourager ses nombreux disciples – notamment Shijo Kingo, les frères Ikegami et Nanjo Tokimitsu – qui subissaient des persécutions. Il leur donna aussi des directives précises sur la manière de réagir à la persécution d’Atsuhara. Une vie d’une valeur inestimable Après l’interrogatoire brutal des disciples paysans d’Atsuhara, Nichiren adressa, le sixième jour du onzième mois de l’année 1279, une lettre à Tokimitsu qui avait hébergé chez lui les disciples persécutés, au mépris de sa sécurité. Dans cette lettre, il écrivit : « J’écris cette lettre en témoignage de ma profonde gratitude pour votre dévouement tout au long des événements d’Atsuhara6. » (La Porte du Dragon, Écrits, 1013) Nichiren s’adressa à son jeune disciple Tokimitsu qui affrontait avec lui la persécution d’Atsuhara, en écrivant : « Je désire que tous mes disciples fassent un grand vœu. » (Ibid.) Le mot « vœu » désigne ici le grand vœu d’un bodhisattva : conduire tous les êtres vivants « afin que les autres êtres ordinaires et nous-mêmes puissions parvenir ensemble à la Voie du Bouddha. » (Ibid.) À ce disciple soumis à de dures épreuves, Nichiren enseigna ainsi la manière de mener une vie dotée de l’objectif le plus noble et de la valeur la plus profonde. Nichiren envoya de nombreuses lettres pour remercier Tokimitsu des offrandes qu’il lui avait adressées et pour lui transmettre des paroles d’encouragement. Dans l’une d’elles, écrite au douzième mois de l’année 1280, il déclare : « Par ailleurs, comme votre petit village a été contraint d’accomplir de nombreux travaux [pour le pays], vous-même n’avez pas de cheval et votre épouse et vos enfants n’ont pas tous les vêtements dont ils auraient besoin. Vous vous inquiétez pourtant pour le pratiquant du Sûtra du Lotus, que vous imaginez assailli par la neige dans les montagnes et en quête de nourriture, et vous me faites parvenir mille pièces de monnaie, malgré les conditions qui sont les vôtres. Cela rappelle tout à fait la femme pauvre qui donna à un moine mendiant le seul vêtement dont elle et son mari disposaient, ou Rida offrant le millet contenu dans son bol à un pratyekabuddha 7. C’est vraiment admirable, vraiment noble ! Je vous parlerai de tout cela plus en détail ultérieurement. » (Le riche Sudatta, Écrits, 1095) Cet écrit témoigne de la profonde sollicitude et de l’attention sincère que Nichiren portait à Tokimitsu. Un regard plein de compassion pour chaque personne Depuis Minobu, Nichiren écrivait des lettres pour réconforter ses disciples vivant dans diverses régions. Lorsque Toki Jonin, de la province de Shimosa 8, vint lui rendre visite, il pensa à l’épouse de celui-ci, la nonne séculière Toki, restée dans son foyer. Nichiren lui écrivit au troisième mois de l’année 1276 : « C’est pourquoi, alors que je suis actuellement en présence de Toki, il me semble que je vous vois aussi. » (L’arc et la flèche, Écrits, 660) La nonne séculière Toki prenait soin de sa belle-mère, la mère de Jonin, tout en étant elle-même malade. Après le décès de sa mère, Jonin apporta ses cendres lorsqu’il se rendit auprès de Nichiren. S’enquérant des derniers instants de la défunte et des récentes nouvelles de la famille, Nichiren remit à Jonin, au moment de son départ, la lettre citée précédemment, adressée à la nonne séculière Toki. Tout en encourageant directement ceux qu’il rencontrait, Nichiren faisait toujours preuve d’une attention bienveillante envers les personnes qui les soutenaient. La lettre que Nichiren adressa à la nonne séculière Sennichi, sur l’île de Sado, déborde de compassion pour elle alors qu’elle pleurait la mort de son époux, le moine séculier Abutsu-bo. Après avoir exprimé sa conviction inébranlable qu’Abutsu-bo était parvenu à l’éveil, il écrit : « Les fleurs de cerisier, une fois dispersées, s’épanouissent de nouveau, et les fruits, une fois tombés, se reforment sur les arbres. La brise souffle toujours au printemps et les paysages d’automne ne diffèrent en rien de ce qu’ils étaient l’année précédente. Comment se fait-il que dans ce seul domaine les choses soient si différentes de ce qu’elles étaient, qu’elles ne reviennent plus jamais comme avant ? » (Le trésor d’un enfant fidèle à la piété filiale, Écrits, 1054) Nichiren partagea le deuil de plusieurs disciples ayant perdu un être cher, tels que la nonne séculière Ueno et la nonne séculière Myoichi, qui avaient perdu leur époux, ainsi que la nonne séculière Konichi et le seigneur Matsuno avec son épouse, qui avaient perdu leur enfant. Il leur transmit sa conviction que les défunts étaient parvenus à la bouddhéité. Il les exhorta avec force à garder une foi ferme, leur assurant qu’ils seraient réunis avec leurs proches grâce à cette foi, et souligna la nature éternelle des liens qu’ils partageaient – des liens qui transcendent la vie et la mort. Au septième mois de l’année 1281, Nichiren reçut une lettre de Soya Kyoshin, un disciple de la province de Shimosa. Dans cette lettre, Kyoshin rapportait apparemment qu’il risquait d’être envoyé sur le champ de bataille, les forces combinées de l’Empire mongol ayant lancé une seconde attaque contre le Japon au cinquième mois de cette année-là. Dès le lendemain de la réception de la lettre, Nichiren lui répondit rapidement par un écrit intitulé The Refutation of the Three Great Teachers (Réfutation des trois grands maîtres, WND-II, 954). Il y affirme : « Vous et moi sommes désormais unis comme maître et disciple laïc. […] Dans quelle existence future nous reverrons-nous ? Je vous exhorte à aspirer avec un cœur résolu à renaître sur la terre pure du pic de l’Aigle [où nous nous rencontrerons]. Bien que votre corps doive affronter les périls de la crise actuelle, votre esprit ne fait qu’un avec l’esprit du Bouddha. Et même si, dans votre existence présente, vous devez pénétrer le monde des asura, dans votre existence future, vous habiterez sans aucun doute la terre du Bouddha. » (Ibid., 958-959) Nichiren encourage Kyoshin en lui disant que, bien qu’en tant que guerrier il doive peut-être prendre part au combat, son cœur demeure celui d’un bouddha tant qu’il garde la foi. Depuis le printemps de cette année-là, la santé de Nichiren s’était détériorée (cf. Reply to the Lay Nun, Mother of Ueno [Réponse à la nonne séculière, mère d’Ueno], WND-II, 973) au point qu’il avait du mal à répondre aux lettres de ses disciples (cf. The Battle of Koan [La bataille de Koan], WND-II, 967). Malgré cela, il prit la peine d’écrire à ce disciple inquiet d’être envoyé à la guerre, lui expliquant clairement ce que signifient rencontrer des difficultés et la nature éternelle des liens entre maître et disciple 9. La vie de Nichiren fut marquée à la fois par sa critique virulente des moines corrompus et des principaux responsables du gouvernement, qui croyaient en des enseignements erronés et les propageaient, et par son profond esprit de bienveillance et de compassion envers celles et ceux qui vivaient avec ferveur, animés d’une foi sincère dans ses enseignements. Toutes ses paroles jaillissaient de son grand vœu et de sa compassion visant à abolir la souffrance du peuple et à lui permettre de goûter à l’état de vie d’un bouddha. (À suivre) Orientation donnée par Ikeda Sensei La majorité des lettres de Nichiren adressées à ses disciples furent composées après son exil sur l’île de Sado, et plus particulièrement après son installation au mont Minobu – c’est-à-dire à une époque où il lui était difficile de les rencontrer en personne. Ses lettres sont l’expression de sa grande compassion : elles débordent de sollicitude et montrent combien il était sensible à ce que pouvaient ressentir ses disciples confrontés à de dures persécutions, accablés par la perte d’êtres chers ou par les épreuves de la vie. C’est précisément parce que ses lettres sont pleines d’échanges chaleureux, de vie à vie avec ses disciples, qu’elles transcendent les siècles et ont aujourd’hui encore le pouvoir de toucher profondément les lecteurs 10.