Nichiren – Un grand vœu de compassion pour le bonheur de l’humanité
Partie XXIII. Lettre à Shimoyama Le sixième mois de l’année 1277, Nichiren rédigea un document connu sous le nom de Letter to Shimoyama (Lettre à Shimoyama, WND-II, 684), adressé à Shimoyama Hyogo Goro Mitsumoto, intendant local du district de Shimoyama 1. Nichiren l’écrivit et le signa pour le compte de son disciple Inaba-bo Nichiei. Nichiei était un moine du temple Heisen-ji 2, fondé par Shimoyama, un adepte du Nembutsu. Il avait été converti aux enseignements de Nichiren par Nikko. Nichiei vivait dans le village de Shimoyama, à seulement quelques kilomètres de la demeure de Nichiren à Minobu. Après l’installation de ce dernier à Minobu, Nichiei, ayant entendu parler de sa réputation, souhaita le rencontrer. Il eut l’occasion d’accompagner une personne de sa connaissance qui allait le voir, et c’est ainsi qu’il put assister à l’un de ses cours, n’ayant au départ aucune intention de se convertir aux enseignements de Nichiren (Ibid., 713). Après être devenu disciple de Nichiren, Nichiei cessa de réciter le Sûtra d’Amida, l’un des textes fondamentaux de l’enseignement du Nembutsu, et commença à réciter la partie versifiée du 16e chapitre du Sûtra du Lotus, intitulé « La durée de la vie de l’Ainsi-Venu ». Shimoyama, en réaction, l’expulsa du temple, ce qui incita Nichiren à rédiger la Lettre à Shimoyama, une requête adressée par Nichiei à Shimoyama. Sa longueur, près de trente pages dans la nouvelle édition du Nichiren Daishonin Gosho zenshu (Œuvres complètes de Nichiren Daishonin), témoigne de l’ampleur de l’effort que Nichiren y consacra. Ryokan correspond au mauvais moine dont l’apparition est prédite dans le Sûtra du Lotus Dans cette lettre, Nichiren affirme que, en tant que pratiquant du Sûtra du Lotus, il a suscité l’apparition et l’opposition d’ennemis cherchant à l’empêcher de transmettre l’enseignement correct, conformément aux prédictions du Sûtra. Il insiste sur le fait que Ryokan, le supérieur des moines du temple Gokuraku-ji, vénéré par des personnalités influentes du gouvernement, était un « faux sage arrogant », soit la troisième catégorie parmi les trois puissants ennemis décrits dans le Sûtra du Lotus. Tout d’abord, après avoir exposé les cinq principes de propagation 3, il retrace l’histoire de la diffusion du bouddhisme au Japon, en commençant par le moine chinois connu sous le nom de Ganjin 4. Il confirme que la supériorité du Sûtra du Lotus est bien établie au Japon, et affirme : « La manière dont les débutants sincères doivent pratiquer le Sûtra du Lotus consiste à se consacrer uniquement à la pratique de ce sûtra. De telles personnes sont les véritables pratiquants sincères [du Sûtra]. » (Ibid., 687) Nichiren affirme ensuite que nous sommes désormais entrés dans l’époque de la Fin de la Loi – une époque qui exige la propagation de l’enseignement essentiel du Sûtra du Lotus. C’est à ce moment-là que le bodhisattva Pratiques-Supérieures doit faire son apparition, et les signes de celle-ci sont déjà manifestes. Il critique les érudits des différentes écoles qui, malgré ces signes, font des déclarations centrées sur leurs intérêts personnels. Il souligne notamment que le grand maître Dengyo, à la fin de la période de la Loi formelle, établit une estrade d’ordination sur le mont Hiei afin d’administrer les préceptes de l’illumination parfaite et immédiate issus du Sûtra du Lotus 5. Par la suite, l’ensemble du Japon abandonna les préceptes du Hinayana 6. Nichiren souligne que Ryokan et les moines de l’école Ritsu 7 reprirent néanmoins les enseignements du Hinayana qui avaient été abandonnés, égarèrent les membres de la cour et des familles de guerriers, et s’autoproclamèrent maîtres de la nation. Nichiren les considérait comme « les plus grossiers menteurs vivant sous les cieux » (ibid., 689). Puis il cite la prédiction du Sûtra du Nirvana concernant l’apparition de mauvais moines : « Il y aura des moines qui feindront d’observer les règles de la discipline monastique. » (Ibid., 690) Il conclut que Ryokan correspond parfaitement à la description d’un mauvais moine de ce type et avertit que, conformément au Sûtra, les personnes trompées par Ryokan connaîtront la ruine de leur pays et tomberont dans l’enfer aux souffrances incessantes. Ce que signifie être un pratiquant du Sûtra du Lotus De plus, Nichiren condamne fermement Kobo, fondateur de l’école de la Parole vraie (Shingon), ainsi que deux figures majeures de l’école Tendai, Jikaku et Chisho. Respectivement troisième et cinquième grands patriarches de cette école, Jikaku et Chisho déformèrent les enseignements du grand maître Dengyo après sa mort, en affirmant que le Sûtra de Mahavairochana était supérieur au Sûtra du Lotus. Jikaku interpréta un rêve dans lequel il tirait une flèche atteignant le Soleil comme un présage favorable validant ses vues. Nichiren, quant à lui, affirme au contraire que ce rêve était un « présage annonçant que le Japon deviendrait une nation condamnée à la ruine » (ibid., 698). Alors même que la menace d’invasion par l’empire mongol, que Nichiren avait prédite, se faisait plus pressante, le peuple continuait à le mépriser tout en vénérant les moines des écoles bouddhistes établies. Par conséquent, souligne Nichiren, ils étaient devenus des ennemis jurés du Sûtra du Lotus et des dieux célestes et divinités bienveillantes, ce qui entraînerait la chute du pays. Il déclare que, en persécutant Nichiren, « le pratiquant du Sûtra du Lotus plus précieux que le bouddha Shakyamuni, seigneur des enseignements » (ibid., 710), et en dénigrant le Sûtra du Lotus, ils ne pourront échapper aux punitions. Il insiste également sur le fait que les prières des moines adeptes des enseignements de la Parole vraie sont impuissantes à empêcher l’effondrement du pays. Ensuite, poursuivant sa lettre au nom de Nichiei, Nichiren affirme que ses propos sont raisonnables et que la manière dont les autorités l’ont exilé sans avoir pris le temps de mener un examen approfondi est inacceptable. Il explique alors que Nichiei avait cessé de réciter le Sûtra d’Amida pour le bien de Shimoyama et de ses parents. Il conclut la lettre en exhortant Shimoyama à prêter attention aux conseils de Nichiei. Lorsque Nichiren déclare que, à l’époque de la Fin de la Loi, il « est plus précieux que le bouddha Shakyamuni, seigneur des enseignements », il exprime qu’il a conscience de sa mission à notre époque, celle de la Fin de la Loi. À ce sujet, le président Ikeda écrit : « Cela constitue l’une des déclarations les plus importantes de la vie de Nichiren, et c’est la raison pour laquelle la Lettre à Shimoyama figure parmi ses dix écrits majeurs 8. Il va sans dire que nul n’a honoré et respecté Shakyamuni plus profondément que Nichiren. Pourtant, à la lumière du défi que représente la transmission du Sûtra du Lotus après la mort du Bouddha, le pratiquant du Sûtra du Lotus à l’époque de la Fin de la Loi revêt une importance capitale. […] « Le Sûtra du Lotus est l’enseignement qui permet à tous les êtres humains de parvenir à l’éveil à l’époque de la Fin de la Loi. Cela signifie que le pratiquant du Sûtra du Lotus doit être une personne ayant le courage de se dresser seule et de continuer d’œuvrer pour la diffusion de l’enseignement correct, sans se laisser ébranler par les persécutions et autres épreuves, en cette époque d’offense à la Loi, marquée par les querelles et les conflits. La présence d’un tel pratiquant est la clé qui ouvre la voie au bonheur de toute l’humanité à l’époque de la Fin de la Loi 9. » Cette lettre fut à l’origine de la conversion de Shimoyama, qui devint un disciple de Nichiren. Nous savons également que Nikko remit le Gohonzon à l’épouse et à l’enfant de Shimoyama. Le débat de Kuwagayatsu Au sixième mois de l’année 1277, le mois même où Nichiren rédigea la Lettre à Shimoyama, il écrivit également la Lettre de pétition de Yorimoto (Écrits, 809). Comme il l’avait fait pour Nichiei, Nichiren rédigea cette lettre au nom de son disciple laïc Shijo Kingo 10, à Kamakura, et l’adressa au seigneur de ce dernier, Ema 11. À cette époque, Kingo se trouvait dans une situation particulièrement délicate. Le neuvième jour de ce mois-là, un disciple de Nichiren nommé Sammi-bo rendit visite à Kingo. Ryuzo-bo, un moine de l’école Tendai venu de Kyoto, résidait alors dans le quartier de Kuwagayatsu 12, à Kamakura. Ryuzo-bo prêchait jour et nuit, et les habitants de Kamakura en étaient venus à le vénérer comme ils l’auraient fait pour Shakyamuni. Lors d’un sermon, Ryuzo-bo déclara : « Si quelqu’un parmi vous a une question concernant les enseignements bouddhiques, qu’il n’hésite pas à la poser. » (ibid., Écrits, 810) Mais personne n’osa prendre la parole. C’est à ce sermon que Sammi-bo avait invité Shijo Kingo, qui, en tant que croyant laïc, y assista en silence tandis que Sammi-bo défiait et réfutait avec rigueur Ryuzo-bo. Cet échange devint célèbre sous le nom de débat de Kuwagayatsu. Quelques semaines plus tard, le 25e jour du même mois, Shijo Kingo reçut soudainement une lettre officielle de son seigneur Ema. Dans cette lettre, il était accusé d’avoir fait irruption, accompagné d’un groupe d’hommes armés, pendant que Ryuzo-bo prêchait, pour l’intimider et troubler le débat. Il y était également reproché à Kingo d’avoir manqué de respect à Ryokan et à Ryuzo-bo, qu’Ema vénérait, contrevenant ainsi aux ordres de son seigneur. Enfin, la lettre exigeait que Kingo rédige un serment par lequel il s’engageait à renoncer à sa foi dans le Sûtra du Lotus. D’une part, les autres vassaux du seigneur Ema étaient depuis longtemps jaloux de Kingo. D’autre part, Ema était devenu un adepte de Ryokan et avait de l’estime pour Ryuzo-bo. Dans ce contexte, ceux qui éprouvaient de l’hostilité envers Kingo saisirent l’occasion du débat entre Sammi-bo et Ryuzo-bo pour le calomnier et porter auprès d’Ema des accusations infondées à son encontre. Kingo se retrouva devant un choix difficile : rester fidèle à sa foi au risque de perdre ses terres et son statut social, ou, comme l’exigeait Ema, renier sa foi dans le bouddhisme de Nichiren. Dans ces circonstances des plus critiques, Kingo fit le choix courageux de demeurer fidèle à sa croyance. En plus d’avoir immédiatement informé Nichiren de sa situation, Kingo rédigea un vœu solennel dans lequel il jurait de ne jamais écrire de serment renonçant à sa foi, et l’envoya à Nichiren accompagné de la lettre officielle qu’il avait reçue d’Ema. Conjointement à sa réponse au rapport de Kingo, Nichiren rédigea cette requête à l’intention d’Ema au nom de Kingo, afin qu’elle puisse être présentée si la situation l’exigeait. Ce document, rédigé pour le compte de Kingo, devint connu sous le titre de Lettre de pétition de Yorimoto. (À suivre) Orientation donnée par Ikeda Sensei Bien que cette lettre soit, à certains égards, une introduction au bouddhisme et au Sûtra du Lotus, adressée à Shimoyama Mitsumoto par l’intermédiaire de Nichiei, elle nous enseigne également que, tant que nous ne savons pas qui accomplit véritablement la mission du pratiquant du Sûtra du Lotus – luttant pour le bien du peuple –, nous ne pouvons pas comprendre le véritable sens du bouddhisme ou du Sûtra du Lotus. C’est pourquoi Nichiren s’attache à éclaircir la question cruciale de l’identité des « faux sages arrogants » – le troisième des « trois puissants ennemis 13 » –, qui s’opposent au pratiquant du Sûtra du Lotus, ainsi qu’à l’identité de ce pratiquant, dont l’engagement provoque l’assaut de ces trois types d’ennemis. Dans la Lettre à Shimoyama, Nichiren souligne non seulement les erreurs des enseignements de la Terre pure (Nembutsu), mais aussi celles des écoles Zen, de la Parole vraie et Tendai au Japon, réfutant avec clarté les assertions erronées de chacune d’elles. Il consacre en particulier une large partie de cette lettre à dénoncer Ryokan, moine adepte de la Parole vraie, rattaché au temple Gokuraku-ji à Kamakura. [...] Nichiren s’en prend avec vigueur au mal fondamental qui trompe et égare les êtres humains à propos de la vérité. Il le fait dans l’objectif de clarifier qui, en parfaite conformité avec le Sûtra du Lotus, propage et met en pratique l’enseignement correct, mû par le vœu d’apporter le véritable bonheur aux gens. La seule manière de bâtir une société où chaque personne peut discerner la nature réelle de ceux qui feignent la vertu, et de ne pas se laisser égarer par la tromperie et le mensonge, consiste à encourager chaque individu à s’élever sur le plan spirituel 14. Note : serment écrit – un vœu adressé aux dieux et aux bouddhas Dans les écrits de Nichiren, le terme kishomon, ou « serment écrit », apparaît à de nombreuses reprises. Un serment écrit était un document par lequel une personne faisait vœu, devant les dieux et les bouddhas, d’être totalement sincère dans ses actions et déclarations. Il comportait également une promesse ou un engagement adressé au destinataire du document. La première partie, ou préambule, appelée maegaki, exposait les détails du vœu de l’auteur. La partie suivante, appelée shinmon (littéralement « texte aux dieux »), énumérait les noms des dieux et des bouddhas auxquels le serment était adressé. Elle constituait une déclaration selon laquelle, si l’auteur ne respectait pas son vœu, il s’exposait à la punition des dieux et bouddhas mentionnés. Dans le Japon médiéval, on croyait que les dieux et les bouddhas avaient créé le monde réel et en contrôlaient tous les aspects. Les gens vivaient avec une conscience constante de leur présence et le sentiment d’être observés par eux, et en recherchant leurs conseils. On croyait que, si l’on mentait ou si l’on ne respectait pas le vœu formulé dans un serment écrit, les dieux et les bouddhas mentionnés dans ce serment infligeraient une punition. Bien plus qu’une prière ou une promesse verbale adressée à un dieu, comme on pourrait l’entendre aujourd’hui, la rédaction d’un tel serment était un acte solennel et grave, par lequel on engageait sa vie.
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